"Les CD gravés de M.C. Lespagnol"

            

           Le numérique tient aujourd’hui une place imposante. Sa plus grande qualité, cependant, est de tenir le minimum de place. Dans l’espace, il compresse ce qu’il contient. Dans le temps, il affranchit de l’ordre chronologique. En se contentant du minimum de matière, il ne tisse sa toile qu’à travers les codes. Le numérique est plus pratique, plus mondialisable, plus écologique : sa légitimité devient inébranlable.

            Les CD-Rom sont une des incarnations de ce virtuel. Ils sont le contenant d’un code, le masque d’une parole qui attend d’être délivrée. Face à eux, nous sommes des illettrés. Nous avons besoin, pour en extraire ce qu’ils ont d’intelligible, de la médiation de l’électronique. L’école des machines n’enseigne pas aux Hommes ; il faut être né, ou plutôt programmé, machine. Peut-être le masque recouvre-t-il un vide, mais comment savoir ? C’est toujours le même masque : ce côté pile des CD qui a quelque chose d’angoissant. Sur le sol, son spectre projette un cercle parfaitement blanc. Ce n’est pas à nous qu’il parle et on le sait. On se contente d’admirer ses reflets arc-en-ciel. On joue avec les reflets, seule visibilité pour nous du langage étranger, mais l’objet en lui-même nous échappe. Même les experts ont besoin de l’intermédiaire de la machine pour entrer enfin en contact avec lui. C’est le règne distant du décryptage.

            Cette surface est la promesse d’un dévoilement. Elle inscrit en nous la croyance que tout va s’afficher sur l’écran encore vide. Mais si, et là réside l’angoisse, nous avions enfermé tout notre savoir, toutes nos créations et nos mémoires dans quelque chose qui devenait hors de portée ? Or la grande majorité d’entre nous sommes des utilisateurs profanes. Nous savons comment on utilise le numérique mais pas comment il marche. Et si nous avions perdu l’accès interne aux CD ? Comme de vieux 33 tours enfermant à jamais les chansons promises sur l’emballage faute de lecteur adapté.

 

            Quand je regarde les CD gravés de M.C.Lespagnol, je ne suis plus dans la course. J’ai abandonné la lecture des codes, la clé du déchiffrage. Je ne suis plus en position de quémandeur (d’informations, d’images, de musique, de réponses…) face aux CD, mais de contemplateur. Le fait de jouer avec les reflets d’un CD semble être une tendance naturelle. On joue avec la matière avant de jouer avec le virtuel.

            Si Internet est une toile, c’est surtout une toile de machine en machine. Les utilisateurs font surtout des bonds au dessus du néant, de panneaux en panneaux indicateurs. Seulement ici, sur les CD gravés, le cheminement prend sa revanche. Les traits, les couleurs, cercles et anneaux jouent avec la matière de ce qui voulait l’abolir. Ici, comme dans un futur lointain qui aurait oublié la civilisation de l’Homme Moderne, une fine couche de temps, de sable et de mousse, a terni la surface des CD. Par-dessus les codes de la machine sont tracés des signes pour l’œil. On peut penser aux signes tribaux mais la paroi rocheuse, la peau tannée ou la feuille de papier, porteurs passifs, deviennent CD. C’est donc sur une première couche de connaissance réduite au silence que s’inscrivent les figures. Ce n’est plus le silence, angoissant et frustrant, du langage incompréhensible, mais celui, apaisant, d’un nouveau voile qui se tisse, avec l’oubli, au dessus des fondations gardant leurs secrets.

            Le numérique est aussi une forme de lutte contre la perte. Internet servait d’abord, entre autre, à ne pas perdre des données quand la base était détruite. Le numérique est une nouvelle manière d’archiver, à l’abri de l’incendie. Et la diffusion Internet, au plus grand nombre, combat l’oubli et la perte de notre souvenir, donc notre seconde mort. Même l’artiste prend ses œuvres en photo numérique : sur l’écran, elles sont plus lumineuses.

 Mais ne vous y méprenez pas, dans l’œuvre de M.C.Lespagnol, la véritable illumination est, cette foi-ci, dans la gravure, dans le support et non dans le projecteur ; là où le temps présent s’inscrit et accepte de devenir passé, sans renaître sans cesse de son absence de chair.

            Le règne du numérique, qui emprisonne et substitue pour protéger, est à son tour emprisonné, figé sous les pigments et les rayures comme dans la glace. Serrant jalousement contre soi, comme la vaniteuse reine des contes de fée, la beauté de ses reflets. Ils sont là, sous le tracé renouvelé, sous le vivant qui apparaît entre la main de l’homme et la matière.

 Le soleil symbolique vient se nourrir de leur lumière gelée. Car la lumière reste, sous  la surface mate, en forme de reflets implorants, courant dans tous les sens pour sortir de leur cellule, attirants et effrayants, inatteignables, hypnotisants dans leur folie. Ils font vivre les signes, leur donnent leur mystère et une profondeur qui les dépasse et nous perd.

C’est ainsi que, sans l’étouffer, la gravure fait ressortir du numérique toute son humanité et, plus encore, tous les paradoxes et l’inhumanité que celle-ci renferme et produit.

Des peurs et des aspirations spirituelles, on pressent, derrière le voile, l’infinie étendue du vertige.

  

Léa Girard, scénariste, août 2008


"Si, d’une même lame, les corps sphériques… "


Il aurait du rester opaque, ni lisible, ni audible : un disque reçu en héritage et ses dépôts de mémoire inaccessibles; récits et images irrévocablement scellés.

Mais il était objet de veille et d’immobilité provisoire.
Pour qu’advienne la vie secrète, il lui fallu répondre à une autre nécessité,
et se prêter au jeu d’un désir matriciel. Devenir, par une opération de taille douce, une surface active propre à générer, à fabriquer le moule d’images inversées.

Les feuilles de papier comme autant de lames ouvrant le globe au plan équatorial, la chair en coupes transversales.
Chaque épreuve qui en retient l’empreinte circulaire et changeante.

Depuis longtemps nous regardons par des fenêtres rectangulaires.
Et par des yeux qui en acceptent l’arbitraire.
Quelques images circulaires - au microscope ou à la longue vue - tiennent leur pertinence d’un usage circonscrit par l’instrument.
Alors qu’ici, l’estampe ronde a retrouvé sa vocation originelle, par delà la circonférence et ses limites contingentes. Non pas motif d’encerclement, mais figure d’expansion depuis un épicentre où l’énergie se libère.

ŒIL- MONDE où chaque anneau, coextensif, superpose un temps cyclique au récit linéaire.
Une vie primitive éclot, organique et terrestre.
Des sillons gravés irriguent des paysages d’encres colorées.
La matière silencieuse s’anime en ondes jusqu’alors invisibles, musiques et stridences mêlées.
Plus loin que dedans. Encore plus avant: Intimement.

Chaque cercle acquiert un territoire distinct, une vélocité singulière.
Le premier, celui d’où tout procède, est un blanc énigmatique, noyau fluide et graine solide d’où diffusent en cercles concentriques des époques et des destinées.
Tout près de l’origine, de fins vaisseaux irriguent une matière vivante, séparent et multiplient : un tissu conjonctif, une vie cellulaire.
Au centre de la terre, au fond des fosses océaniques. ATLANTIC.



Prise entre deux mouvements la longue transition d’une plage de silence, comme une sclérotique providentielle.
Mystère du blanc, toujours, et de la vacuité.

Puis survient un nouvel état- une ultime transformation - où l’alternance se dissout.
Dans le manteau terrestre, les plaques tectoniques se courbent et dérivent.
Sous la cornée transparente, l’iris est un ciel, une révolution d’orbes inachevés.

Ce sont efflorescences du dedans, déflagrations premières, Zébrures et flammes.
Là se composent des paysages élémentaires. FOREST: une germination sous des frondaisons humides et chaudes.
Au dessus, les vents giratoires balaient la surface d’une couronne végétale et
propagent un feu primitif en hautes vagues sur des étendues aquatiques.

Expulsés vers le haut, des corps célestes trouvent vers la bordure une gravitation éphémère.
Ils sont les signes gravés d’une géométrie stellaire, à l’origine du langage.

Au pourtour du champ visuel, l’ultime cerne de ce monde - comme une croûte terrestre - en contient l’essor centrifuge. END.

Du disque, sous l’eau forte, ont surgi des tableaux, dont l’histoire - sans commencement ni fin – s’écrit dans une roue perpétuelle.

Dans l’ordre de cette nature, l’averse seule poursuit sa chute verticale.
RAIN. Car parfois – telle fut la tristesse d’Enée devant les frises de Carthage, il y a des larmes dans les choses.

Alors, elles s’écoulent en gouttes, explosent en vaguelettes qui à leur tour forment des ondes circulaires sur le miroir liquide. 


Jean-Pierre Ramel, sémiologue de l'image, mars 2010